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Eôs Films & Vedis Plus

 
 

ULLKA

 
 

Un film de Maya Simon et Ylli Pepo

 
 

 
15 prill 2004 / TN
 
par Marie-Danielle BRUNET
 
 
Sommaire:

 

 
     
      
      
Les aventures d'Ullka en Helvétie, un conte… philosophique
 
1991: en Albanie, le régime communiste d'Enver Hodja s'effondre. A Tirana, Ullka, scénariste, et son amie Mira, actrice, n'ont qu'un seul sujet de conversation: comment et où trouver l'homme idéal? Mira cherche un homme qui lui apporte confort et sécurité; Ullka, elle - sous le regard attendri et amusé de sa fille de 10 ans, Doruntina, qui nous conte cette histoire- cherche son "prince charmant". Argent, statut, pouvoir lui importent peu mais il doit se situer "3 niveaux au-dessus des animaux" (entendez par là qu'il doit être capable de sublimer ses pulsions sexuelles), être un artiste, ressembler à Werther et lire Schopenhauer.
 
Et, effectivement, tout commence comme un conte de fées: après le cocktail de présentation du film, Ullka rencontre Mark, un jeune homme venu des montagnes pour passer le concours d'entrée à l'école d'art dramatique de Tirana. Elle lui impose une épreuve quasi insurmontable qu'il franchit haut la main. Il rentre donc chez lui pour obtenir l'accord de sa famille afin de pouvoir l'épouser. Mais la fatalité s'en mêle: Marc se casse la jambe et les communications téléphoniques étant coupées, il ne peut la prévenir de son retard.
 
Ullka décide donc de partir en Suisse, dont les journaux albanais parlent comme d'un pays de Cocagne. Avec sa fille et Mira. Officiellement pour rendre visite à un cousin. Elles n'ont pas de visa et deux billets seulement pour trois, mais réussissent à passer tous les barrages. A Genève, on leur accorde un visa de huit jours.
 
Voilà Ullka au pays des merveilles. Huit jours pour trouver le prince charmant, c'est peu… Mira, qui se décide vite, a une aventure avec un gentil informaticien. Ullka, elle, fait une rencontre prometteuse mais le beau ténébreux qui semble idéal fait une overdose dans sa cuisine et se révèle, en plus, marié et père de famille… L'heure du retour a sonnée. Quand (miracle!), à l'aéroport, Ullka heurte un inconnu. Il porte une guitare et lit Schopenhauer! Coup de foudre immédiat et mariage rapide s'ensuivent: Ullka et Doruntina s'installent à Genève dans le squat occupé par le prince… Croyant ferme au talent de musicien de son mari, Ullka décide de travailler pour lui permettre de se consacrer à son art. Elle enchaîne les petits boulots pendant que l'homme idéal s'ennuie et que Doruntina s'initie au piano.
 
Durant ce temps, à Tirana, Mira a épousé un albanais enrichi grâce au système des pyramides bancaires. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes… Mira a un premier rôle dans un film produit par son mari et attend un bébé.
 
Ullka, elle, après cinq ans de mariage et d'espoirs déçus, s'installe seule avec sa fille. De passage chez Mira, elle place toutes ses économies en Albanie.
 
De retour à Genève, Ullka trouve enfin un emploi à sa mesure: une émission radio où elle répond aux âmes en peine. Et elle rencontre dans une librairie un jeune homme fascinant: Il écrit, il est intransigeant, il semble pauvre et est sans doute homosexuel. Tout pour plaire à Ullka qui cherche toujours sa pure âme sœur…
 
En Albanie, c'est la banqueroute. Mais pour Ullka, le plus grave, c'est la fuite du bel écrivain, sans réelle explication. Doruntina a 17 ans. Elle chante pour la première fois en public.
 
Aux dernières nouvelles, sa mère aurait rencontré un homme exceptionnel… Elle ne renonce pas à ses rêves.
 
Dans ce conte plein d'humour, il semble bien que le prince charmant soit encore endormi. Heureusement, la postulante au titre de princesse a une bonne fée: sa fille qui, tout en grandissant, garde un œil malicieux sur sa drôle de mère et tisse pour nous le fil du conte.

 
Liste artistique
Yllka                                                               Bessa Myftiu    
Mira                                                                Zamira Kita      
Doruntina enfant                                               Xhenis Vehbiu  
Doruntin adolescente                                        Elina Duni                    
Marku                                                              Joni Shanaj      
Gazmend                                                         Genci Fuga      
Patrick                                                            Valentin Rossier
Fred                                                                Yves Lambrecht
Alex                                                                Carlos Leal
Arben                                                              Artur Gorishti
Heinz                                                              Vincent Coppey
  
Liste technique
scénariste                                                        Bessa Myftiu    
réalisatrice                                                       Maya Simon
coréalisateur                                                    Ylli Pepo
assistants réalisation                                        Anne Perrin      
                                                                       Eni Jani
                                                                       Ergys Lubonja  
 
productrice déléguée                                        Maya Simon    
coproducteur                                                    Arben Vehbiu   
producteur exécutif                                           Besim Kurti      
directrice de production                                     Florence Adam 
directeur photo                                                 François Poirier
assistant opérateur                                           Maurizio Di Donato       
photographe de plateau                                     Petrit Omeri
ingénieur du son                                               Laurent Barbey 
perchman                                                        Vincent Kappeler
scénographe                                                    Erjola Xhanari   
décorateur                                                       Daniel Mercier  
maquilleurs-coiffeurs                                         Nicole   Hermann         
                                                           Edmond Lako   
monteurs image                                               Isabelle Dedieu
                                                                       Marc Blavet      
monteur son                                                     Martin Stricker 
compositeurs musique                                      Elina Duni        
Gentian Rushi  
José Luis Asaresi        
bruiteur                                                            Philippe Van Leer
mixeur                                                             Denis Séchaud 
 
fiction, Suisse/Albanie, 35 mm, couleur, parlé français/albanais, st français, 90’
 
Une coproduction helvético-albanaise de Eôs Films et Vedis + Vente et distribution internationales : Eôs films
   
 

  
 
Entretien avec Maya Simon
réalisatrice et productrice du film
 
« Ullka » est votre deuxième film, le premier « Polenta » a été fait 22 ans auparavant comment cela se fait-il, qu’avez-vous fait entre-temps, étiez-vous loin du cinéma ?
 
Maya Simon: - Non, bien que Polenta ait été distribué dans la plupart des villes de Suisse Romande, soit sorti à Paris dans deux salles et ait participé à plusieurs festivals, cela ne m’a pas donné un ticket d’entrée pour une aide de l’Office Fédéral de la Culture.
Polenta a été produit sans l’aide de l’OFC et Ullka ne les a pas non plus convaincu de me donner une chance. Pourtant « Ullka » avait une dot : 250’000 CHF d’aide de l ‘Etat albanais en train de se reconstruire, la première aide attribuée par un CNC créé après 10 ans d’absence de cinéma dans ce pays dévasté.
 
Entre Polenta et Ullka, je n’ai cessé de penser aux films que je voulais faire, de présenter et représenter des projets à l’OFC, sans que jamais un seul n’obtienne l’aide à la réalisation. Si, tout de même, une aide à la réalisation m’a été attribuée pour un projet que j’ai présenté en tant que coproductrice minoritaire, il s’agissait d’un documentaire de création d’un cinéaste slovaque Dusan Hanak, interdit pendant des années en Tchécoslovaquie, révélé tardivement en France par des oeuvres documentaires et de fiction de grande qualité. Ce film « Têtes de Papier » sur les 40 ans de communisme de son pays a obtenu de nombreuses récompenses dans des festivals internationaux, a été diffusé déjà 4 fois sur ARTE, mais cela ne m’a pas valu le moindre gramme de confiance supplémentaire en Suisse.
 
Votre père et votre grand-père ont été des acteurs célèbres, ce nom de Simon aurait pourtant dû vous faciliter les choses, cela n’a pas été le cas ?
 
Maya Simon: Autant en France à cause de ce nom on m’a toujours accueilli favorablement avec curiosité et intérêt, trouvant naturel que je continue dans le milieu du spectacle, autant en Suisse j’ai l’impression que cela a toujours éveillé la méfiance et un certain doute sur mon engagement, bref aucun crédit, au contraire, pourtant j’ai fait une réelle formation, ce qui est loin d’être le cas ici de tous les cinéastes, puisque j’ai étudié pendant 5 ans au VGIK, l’Institut de Cinéma de Moscou, mais peut-être était-ce un argument supplémentaire de méfiance.
 
Bref, tous mes projets ont été refusés, et cela quel que soit l’avancée du montage financier, avec des arguments si contestables qu’ils me permettent de douter de la qualification de ces « experts » ou de leur honnêteté. Il m’est arrivé de devoir renoncer à des projets financés aux deux tiers, financements difficiles à réunir lorsqu’on n’a pas le premier soutien, celui du pays d’origine du projet. Peut-être qu’en m’expatriant tout aurait été plus facile.
 
Ce que le nom de Simon m’a en tout cas apporté c’est un héritage qui m’a permis, en vivant de manière économe, de persévérer dans mon métier.
 
Qu’est-ce qui vous a séduit dans cette histoire ?
 
Maya Simon: Avant tout son auteur, Bessa Myftiu qui défendait son projet avec l’obstination que j’avais mis pour défendre les miens. L’originalité du ton du scénario, des situations, la qualité des dialogues m’ont donné envie de contribuer à faire exister ce film. Le fait aussi qu’une partie se passe en Albanie, un ailleurs, un pays inconnu pour la plupart des occidentaux, mais dont je pouvais approcher la mentalité ayant vécu 7 ans en URSS, sous un régime semblable ; le mélange des langues est pour moi aussi un élément qui me séduit toujours. Et bien sûr le personnage d’Ullka si plein de contradictions, touchante et énervante, si obstinée dans sa conviction que son idéal existe qu’elle en est aveugle à la réalité.
 
Je me suis d’abord attachée au projet en tant que productrice uniquement, une partie importante du film était déjà financé par l’Albanie, ce qui a aussi été un élément déterminant dans ma décision.
 
J’ai commencé par proposer sa réalisation à plusieurs réalisateurs suisses ayant prouvé par leurs travaux antérieurs ou leur biographie qu’ils avaient un point d’accroche avec le sujet. Tous ont refusé parce qu’ils avaient leur propre projet en cours d’écriture ou de production et ne voulaient pas risquer de l’handicaper ou de le retarder par l’adhésion à celui-ci.
 
J’ai alors décidé de tenter encore une fois de présenter un projet en tant que réalisatrice à l’OFC, tout en avertissant Bessa de mes antécédents.
 
Fidèle à lui-même l’OFC a refusé par deux fois ce projet, la seule possibilité qui restait pour le réaliser était alors de le faire en vidéo, de tourner vite avec une équipe pas trop lourde et de demander à tous des participations sur leurs salaires ou honoraires (elles sont allées de 100% à 50%).
 
Heureusement, les cantons, les fondations, les privés ont répondu favorablement au projet et contribué à en financer environ 40%.
 
Etre réalisatrice et productrice, ce n’était pas un peu compliqué, vous n’auriez pas pu faire appel à un autre producteur pour vous laisser plus de temps pour le travail de réalisation ?
 
Maya Simon: J’aurais bien voulu, mais c’était impossible à cause du risque financier, j’étais productrice déléguée, c’est à dire que je donnais à mon coproducteur la « garantie de bonne fin », alors que je mettais déjà tous mes honoraires et les frais généraux de ma société en participation. Personne n’aurait pris ce risque, surtout avec un pays comme l’Albanie dont la stabilité semblait à beaucoup encore trop fragile (c’était aussi une des raisons invoquées par l’OFC pour son refus : une incertitude sur les paiements).
 
Avant moi deux producteurs suisses s’étaient intéressés au projet, puis y avaient renoncé.
 
Au moment du tournage heureusement Arben Vehbiu, mon coproducteur albanais et  les producteurs exécutifs, Florence Adam en Suisse et Besim Kurti en Albanie ont fait en sorte que j’aie le moins possible de soucis de production.
 
Est-ce que Bessa a retravaillé le scénario qu’elle vous avait fait lire lors de votre première rencontre, avez-vous participé a cette réécriture, le scénario et les dialogues ont-ils évolué en cours de tournage ?
 
Maya Simon: Nous avons beaucoup travaillé ensemble sur son scénario, avec une très bonne entente, c’est toujours elle qui écrivait, mais j’ai amené certaines idées, nous avons parfois mixé des souvenirs pour créer une séquence. J’aime beaucoup collaborer dans l’écriture. Nous étions très exigeantes sur la concision et l’efficacité des répliques.
 
L’effet comique est très calculé, basé sur les mots ; à d’autres moments ils véhiculent des informations importantes de manière brève et précise. C’est pourquoi au tournage je ne souhaitais pas que les acteurs improvisent.
 
Bessa avait peu d’expérience en tant qu’actrice, mais beaucoup de courage pour s’exposer. Le fait d’être d’être la scénariste et de s’être inspiré de situations qu’elle avait vécues n’étaient pas des éléments qui lui ont facilité la tâche, mais l’aspect décalé du personnage lui a permis de s’éloigner de sa propre histoire et de l’interpréter avec suffisamment de liberté.
 
Une des scènes les plus drôles du film est celle de la nuit de noces de Ullka : son mari commence à la déshabiller et on s'aperçoit qu'elle n'enlève un t-shirt que pour en révéler un autre dessous, puis encore un autre, et encore un autre… Ullka finit par éviter le passage à l'acte, et vous aussi. Il n'y aucune scène érotique dans ce film, c'est évidemment un choix mais pour quelles raisons ?
 
Maya Simon: Le cinéma a déjà montré l’acte amoureux de toutes les manières, s’il n’y a pas de nécessité de passer par là pour l’histoire, mieux vaut s’en passer à mon avis. Et comme l’histoire de Ullka est la recherche d’un amour pur, c’était plus amusant de montrer par quels moyens intellectuels (en citant Nietzsche dans cette scène, Freud dans une autre) elle arrive a éviter ce qui lui semble trop bestial (pour y céder tout de même au petit matin, mais nous ne voyons que les pieds des amoureux et entendons leurs soupirs, masqués par le chant « Là-haut sur la montagne » entonné par la voisine). Je vous fais une confidence : ce ne sont ni les pieds ni les soupirs de Bessa. Par ailleurs, dans la scène que vous citez, Bessa montre ses seins et figurez-vous qu’en Albanie, les interdits sont encore si forts que c’est la première fois qu’une actrice albanaise consentait à ça.
 
Et le ton du film ? Cet humour si particulier, son aspect à la fois très écrit, littéraire (c'est un récit) et presque documentaire (c'est une tranche de vie). Est-ce que ce ton était déjà là ou a-t-il évolué en cours de tournage ?
 
Maya Simon: Le ton a évolué non pas au cours du tournage, mais au cours du montage, car c’est au montage que j’ai décidé d’ajouter la voix off de Doruntina adolescente qui raconte l’histoire de sa mère. Cela m’a permis de faire certain raccourcis, de donner des informations qui n’étaient pas suffisamment lisibles dans les séquences tournées ou qui avaient été supprimées au montage et étaient pourtant nécessaires à l’histoire et cela donnait au spectateur le recul amusé que je voulais qu’il ait sur le personnage, ce qui n’est pas évident sans voix off. Sans voix off le spectateur est tenté avant tout de s’identifier au personnage principal et dans ce cas il accepte mal ses défauts, il lui est difficile de se moquer de lui-même en quelque sorte.
 
J’avais déjà amorcé cette distance durant le tournage en faisant regarder la caméra à Doruntina à plusieurs reprises (le regard-caméra est généralement banni de la fiction), malheureusement ce regard manque une ou deux fois lorsqu’elle est ado. Au cours de notre travail sur le scénario, j’avais déjà proposé ce genre de choses à Bessa, car j’aime les constructions sur plusieurs niveaux, mais elle y était formellement opposée, persuadée que c’était le propre du cinéma d’auteur très intellectuel et toujours ennuyeux pour le public.
 
Au tournage nous avons dû renoncer à un certain nombre de séquences ( 12 sur les 140 que comportait le scénario) pour diverses raisons, par exemple il n’était plus possible de tourner dans un avion ou sur le tarmac après le 11 septembre. Et puis, au montage, j’avais quand même un film trop long et nous avons supprimé 27 autres séquences parfois très intéressantes et avec des anecdotes amusantes, mais qui étaient des digressions par rapport à la quête de Ullka.
 
Quand j’ai fait une projection du montage presque définitif, avec ma voix disant off ce que j’allais ensuite faire enregistrer à Elina-Doruntina, Bessa a enfin approuvé le procédé et nous avons corrigé ensemble les textes off.
 
Vous n’avez encore rien dit sur votre coréalisateur, c’est assez rare lorsqu’on n’est pas frères de travailler en coréalisation, comment l’avez-vous rencontré, comment s’est passé la collaboration ?
 
Maya Simon: En Albanie, le scénario avait reçu une promesse d’aide de l’Etat  avec le nom de Ylli Pepo comme réalisateur, il était donc le premier réalisateur sur le projet, mais Bessa avait toujours pensé qu’un coréalisateur suisse était indispensable pour la mise en scène de tout ce qui se passait en Suisse et en français. En fait Ylli a été très cool, il m’a demandé si je désirais qu’il intervienne et quand ; j’ai eu besoin qu’il m’aide pour l’organisation de deux séquences comportant beaucoup de figurants (le mariage de Mira et la scène avec le tank).
 
Autrement il a toujours été présent à mes côtés, mais en retrait, donnant parfois des suggestions ou m’aidant à diriger les comédiens albanais qui n’étaient pas bilingues, voulant me laisser la possibilité de réaliser ce film dont la nature « féminine » l’intriguait. Ylli est quelqu’un qui n’a aucune peine en Albanie à financer ses projets, qui tourne régulièrement depuis des années, qui est très occupé par de nombreux postes et qui n’a rien à prouver, alors que moi en Suisse je me trouve depuis très longtemps dans l’impossibilité de tourner. Ylli a donc choisi généreusement de se tenir en retrait pour me donner la possibilité de réaliser et pour offrir à son pays une ouverture par cette première coproduction avec la Suisse.
 
Ce que je trouve très intéressant est que Ylli va faire un autre montage du matériel tourné pour en faire une série pour la télévision albanaise de 3 ou 4 fois 40 minutes. Toutes les séquences coupées avec regret au montage pourront retrouver leur place pour les téléspectateurs d’Albanie, du Kosovo et de la Macédoine. Je me réjouis de voir sa version du montage.
 
Comment s’est passé le casting, Ylli Pepo y a-t-il participé ?
 
Maya Simon: Ylli Pepo et le producteur Arben Vehbiu m’ont fait des propositions pour tous les rôles albanais et m’ont laissé la décision finale.
 
Pour Ullka, comme je l’ai dit, il s’agissait d’une condition de départ. Pour Mira, il fallait une actrice albanaise parlant un peu français. J’avais trouvé une actrice parfaite pour ce rôle à Paris, Ylli la connaissait bien et approuvait ce choix, malheureusement elle est tombée gravement malade. Dix jours avant le début de tournage, nous avons dû faire venir de Tirana à Genève 3 actrices avec lesquelles j’ai fait des essais. Mon choix s’est rapidement porté sur Zamira Kita et je ne l’ai pas regretté, je trouve son interprétation pleine de nuances, toujours juste et drôle et puis je lui trouve une ressemblance physique étonnante avec Gena Rowlands.
 
Et pour les rôles de Doruntina, comment avez-vous fait ?
 
Maya Simon: Pour Doruntina adolescente j’ai rapidement fait mon choix , je n’ai pas rencontré d’autre adolescente bilingue qu’Elina Duni, qui est la propre fille de Bessa Myftiu, elle joue donc aussi un rôle proche de sa réalité. Mais dans son cas ni Bessa ni elle n’avaient envisagé qu’elle puisse jouer le rôle de Doruntina. J’ai trouvé qu’Elina avait des qualités de musicienne et j’ai infléchi le scénario pour les utiliser : on la voit jouer du Chopin au piano, chanter en s’accompagnant à la guitare et donner son premier concert où elle chante du jazz accompagnée par un pianiste. Elle a en outre composé la musique du film avec d’autres musiciens.
 
Pour Doruntina enfant, j’ai fait plusieurs castings en Albanie dans des écoles primaires déjà axées sur la musique, mais je n’ai pas trouvé exactement ce que je cherchais. C’est alos que j’ai rencontré Xhenis, la fille du producteur albanais, vous allez me dire que c’est presque un film de famille, oui, c’est vrai et les avantages financiers étaient importants, puisqu’Elina et Xhenis ont tourné gratuitement, mais j’ai choisi Xhenis vraiment parce qu’elle m’a plu, elle avait l’âge recherché, était très mignonne, pouvait passer pour Elina plus jeune, elle était très à l’aise et très naturelle avec la caméra, présentant depuis 2 ans des émissions pour enfants à la télévision. Son seul point faible était qu’elle ne chantait pas, j’ai tout de même décidé de la prendre.
 
Elina et elle sont devenues copines comme des sœurs et Elina lui a fait répéter la chanson qu’elle doit chanter pour obtenir du chef de l’aéroport le droit d’aller sur le tarmac (droit dont  Ullka profitera pour l’emmener avec elle dans l’avion). Sur le tournage tout le monde avait le béguin pour Xhenis, toujours à l’heure, ne se plaignant jamais pour les longues attentes, toujours disponible et souriante, apprenant le français avec une rapidité étonnante. (Maintenant c’’est elle qui traduit quand je parle avec son père, le producteur).
 
Pour les rôles masculins je n’ai pas fait d’essais, j’ai juste rencontré divers comédiens et discuté avec eux pour faire mon choix.
 
Comment s’est passé le tournage, combien de temps a-t-il duré, comment avez-vous dirigé les comédiens, la technique vidéo vous a-t-elle facilité la tâche, à quelles difficultés avez-vous dû faire face ?
 
Maya Simon: Pour des raisons financières (encore et toujours) nous avons dû tourner vite : 4 semaines à Genève et 2 semaines en Albanie, c’étaient des semaines de 6 jours et des journées assez longues. Nous avions plus de 50 décors naturels, donc 2 à 3 changements par jour. Alors tout le monde était de plus en plus fatigué, nous n’aurions pas pu tenir à ce rythme beaucoup plus longtemps.
 
Quelles difficultés ?
 
Maya Simon: Le tournage avait mal commencé : le premier jour de tournage j’ai dû renvoyer le chef-opérateur pressenti, car il avait attendu ce moment-là pour exprimer des exigences financières et de temps qui étaient inenvisageables. En trois jours nous trouvé un chef-opérateur qualifié, disponible et prêt à accepter les conditions et avons pu commencer enfin le tournage. Et puis nous avons eu un sinistre caméra, celle qui nous était prêtée est tombée et il a fallu en trouver une à louer pendant la réparation, celle que nous avons louée n’était pas du même format (ce qui signifie coûts supplémentaires en post-production). La compagnie Swissair avec laquelle nous avions des accords a fait faillite, il a fallu renégocier avec Alitalia...
 
Le tournage en vidéo devait nous rendre plus mobile, mais le chef-opérateur, François Poirier, a choisi de travailler avec un éclairage assez conséquent pour que le kinescopage en pellicule 35mm donne les meilleurs résultats possibles. Donc, avec tout cet éclairage, on a perdu souvent beaucoup de temps.
 
Nous avons tourné en son direct avec Laurent Barbey comme ingénieur et, comme en Albanie ce n’est pas l’usage au cinéma (ils travaillent plutôt en post-synchro comme les Italiens), durant les répétitions, le jeune perchman qui travaillait sur son premier long métrage n’arrivait plus à distinguer le dialogue du scénario de celui de la vie. Il avait du mal à repérer le début et la fin des répliques en albanais (pour tourner le micro au bon moment), mais finalement c’est lui qui a fait le plus de progrès dans cette langue qui ne ressemble à aucune autre.
 
J’aurais voulu répéter longuement avec les comédiens avant de tourner, mais cela n’a été possible qu’avec l’un d’entre eux pour ses scènes avec Bessa. Cependant Bessa, Elina et moi avons tout de même pu suivre avant le tournage un stage d’une semaine sur le travail de comédien avec Pico Berkovic.
 
Le montage s’est-il passé plus sereinement, en combien de temps ?
 
Maya Simon: Pas plus de 8 semaines en tout pour le montage image, mais comme le tournage, le montage s’est fait à bas prix et avec les moyens du bord : un ordinateur et un logiciel prêtés par Maurizio Di Donato, l’assistant caméra, et installés chez moi en Valais, montés à dos d’homme dans la neige à 1800 m d’altitude loin de toute distraction.
 
Je n’avais jamais fait de montage virtuel sur ordinateur et j’ai beaucoup aimé, cela donne une grande facilité pour tenter des choses, on voit tout de suite le résultat. J’ai fait toute l’acquisition des rushes et le bout-à-bout seule avant de travailler avec les monteurs.
 
Marc Blavet, le monteur qui avait travaillé sur Polenta était venu me voir pendant le tournage de Ullka et m’avait fait part de son désir de retravailler avec moi. Il est donc venu chez moi pendant 6 semaines, puis, ensuite l’ordinateur a décidé de faire grève, aucun technicien n’arrivait à réparer la panne, ce qui a permis une pause de réflexion, Marc est retourné à ses travaux pour la TSR. J’ai alors décidé de reprendre et terminer le montage avec un oeil neuf, j’ai pris quelques contacts à Paris où j’ai rencontré Isabelle Dedieu (qui avait gagné un César pour « Thérèse » de Cavalier, son premier montage et une autre distinction de meilleur montage pour « Jésus de Montréal » de Arcand).
 
Elle était disponible et enthousiaste pour donner plus de rythme et de légèreté à cette histoire. Comme l’ordinateur refusait toujours de fonctionner, noua avons commencé par travailler en visionnant une cassette VHS de ce qui avait déjà été monté ; nous avons discuté des transformations, inventé des reconstructions, des volets, des places pour la voix off, en prenant des notes. Puis, l’ordinateur enfin réparé, elle a travaillé d’une manière intensive pendant 2 semaines. Elle m’a encouragé à oser utiliser les trucages de la vidéo, puisque j’en avais l’envie, pour renforcer des effets de style et de ton, j’ai donc usé des arrêts sur images, ralentis, accélérés, fondus-enchaînés, volets divers qui ne sont pas ou peu utilisés en 35, car ils sont très coûteux. Cela me semblait aller dans le sens de la légèreté, de l’humour, des ellipses narratives.
 
Le montage son (Martin Stricker) s’est passé à Genève, sur une longue période aussi (petits moyens oblige à accepter que le travail peut s’interrompre chaque fois qu’un bon payeur fait une commande), il est très intéressant de découvrir comment l’image et le son direct « reprennent vie » à mesure qu’on y ajoute tous les sons recréés de ce qu’on a éliminé durant le tournage et tous ceux qu’on imagine en plus pour donner de la vérité, des informations auditives, des ambiances, bref enrichir l’image. Enregistrement et montage des voix off de la narratrice Doruntina, enregistrement et montage des voix off de Ullka écrivant, (sur des poèmes de Bessa choisis par moi dans ses recueils, encore un mélange entre le vécu et la fiction). Et pour finir enregistrement et mise en place de la musique. Pour terminer enfin par le mixage de toutes ces couches sonores sous l’égide de Denis Séchaud et en son Dolby SR tout de même.
 
Parlez-moi un peu de la musique, vous m’avez dit que c’est Elina qui s’en est chargée, n’était-elle pas bien jeune pour prendre une telle responsabilité ?
 
Maya Simon: Oui, ça m’a semblé effectivement être une lourde tâche pour elle, mais c’était aussi un choix qui s’imposait. Elle avait déjà composé durant le tournage les chansons qu’elle interprète en tant que Doruntina ; ces chansons ont toujours rapport avec l’amour, et viennent comme en commentaire du parcours de sa mère : quand sa mère revient d’Albanie (où elle est allée pour assister au mariage de Mira et placer ses économies), Doruntina est en train de nettoyer la cuisine en chantant « It’s too late for some remords », quand sa mère commence l’écriture de son roman elle chante avec tristesse « the man that I’ll love, will make me happy », en toute fin, lors de son premier récital public, alors que sa mère vient de faire une nouvelle rencontre, elle chante « Love is an invention... ».
 
Elina a donc pris en charge l’ensemble de la composition de la musique du film, je voulais qu’il y ait un compositeur albanais pour qu’on retrouve des consonances albanaises dans certains morceaux, je voulais aussi que la musique contribue à l’humour et au rythme de la narration. Elina a choisi Gentian Rushi, un musicien de jazz albanais avec qui elle avait déjà chanté lors de concerts et Sarten (José Luis Asaresi) un musicien argentin avec qui elle avait fait une maquette pour un disque. Tous trois ont travaillé ensemble d’après des indications que je leur ai données en montant des musiques sur les images, ils travaillaient donc avec une cassette vidéo qui leur imposait des timings et des styles pour chaque intervention musicale.
 
Là aussi il y a mélange entre la réalité -Elina comme Doruntina est musicienne-.
 
Maya Simon: Dans plusieurs morceaux de la musique du film Elina chante, si le spectateur reconnaît sa voix, qui pour lui est la voix de Doruntina, il comprendra que c’est encore Doruntina qui par la musique du film continue de raconter l’histoire de Ullka. Dans les musiques off, on l’entend souvent chanter en particulier : les 2 tangos de la discothèque albanaise où Ullka et Mira vont draguer l’employé d’Alitalia, « fly away » lorsque le taxi les emmène à l’aéroport, le rock dans la boîte où Ullka rencontre le photographe junkie, le reggae « kiss me » dans une discothèque lorsque Heinz embrasse Ullka, « crisis syndrom » la musique lorsque Ullka danse seule émerveillée par l’amour sublime de Heinz.
 
Et dans le générique de fin on entend les voix des trois compositeurs essayant de faire un boeuf et s’interrompant à chaque instant sans pouvoir s’y mettre sérieusement.
 
La recherche de l'homme idéal est le thème central du film mais le thème de l'émigration n'est-il pas aussi très présent ?
 
Maya Simon: Raconter une émigration de femmes albanaises sans parler de prostitution était une nouveauté, mais je voulais surtout exposer un caractère soi-disant propre à « l’âme albanaise » : prendre la réalité pour son rêve. C'est ce que fait Ullka : elle projette son fantasme sur les hommes qu'elle rencontre dès qu'ils s'approchent un peu de son "portrait-robot" de l'homme idéal. Quand elle découvre son erreur, elle ne remet pas en cause son système, mais reprend sa quête.
Doruntina est plus ancrée dans la réalité, elle nous donne l’image de la 2ème génération qui, comme c’est souvent le cas parmi les émigrants, profite du changement, s’intègre et va vers une évolution, alors que sa mère reste identique à elle-même.
 
Propos recueillis par Marie-Danielle Brunet
 
 
 
 
Maya Simon
Bio-filmographie
 
Née en 1945 à Genève, de nationalité suisse. Deux enfants.
Etudie de 1965 à 1971 à l'institut de cinéma de Moscou, y obtient un diplôme de réalisatrice et le titre de Master of Arts. (Russe, anglais, allemand, espagnol).
 
Réalisation
Courts-métrages :
-         L'Ecole de Cirque reportage 5' - 16mm - n/b.
-         La Fille Sauvage d'après Ramuz. 9' - 16mm - n/b.
-         A propos d'amour scénario personnel. 30' - 35mm - couleur.
-         Suspicion d'après Othello de Shakespeare. 20' - 35mm – coul.
 
1988 – 1989 – div. réalisations pour la RTSR (pour "Courant d'Art" et "Mon Oeil").
 
Longs métrages :
 
- 1980 - Polenta, scénario de J.-M. Lovay, 133' - 35mm - couleur, avec Bruno Ganz, Jean-Marc Stéhlé, Aude Eggiman, image M. Giraud. Festival de Locarno (compétition), Festival de Cannes, sélection Semaine de la Critique; Festivals de Valladolid, Florence, Sceaux et Thonon.
 
- 2001- 2003- Ullka scénario de Bessa Myftiu, coréalisé par Ylli Pepo.
 
Ecriture  Ecrit ou coécrit régulièrement depuis 1981.
 
Production
Participe en 1992 au cycle EAVE du programme MEDIA des Communautés Economiques Européennes. Initie divers projets pour Eôs Films.
 
1995 - C'est pas un rôle facile, court métrage de fiction de Gilles Pujol.
Coproduit avec Les Films de l'Observatoire (France).
 
1995-96 - Têtes de papier - documentaire de Dusan Hanak (96 min., Coul. 35 mm.) Avec la Compagnie de l'Observatoire (France), Alef Studio, (Slovaquie), ZDF/ARTE (Allemagne) et le soutien d'Eurimages. A participé à de nombreux festivals et a gagné plusieurs prix dont le Prix spécial du Jury au Festival de Karlovy-Vary 1996 ; the Golden Spire Winner au Festival de San Francisco 1997 et le Runner Up au Festival de Yamagata.
 
1997 - Triptyque, (Brailoiu, Haskil, Lipatti) documentaire vidéo de 56' de Ana Simon. Coproduit avec Editura Video (Roumanie).
 
1998 - Benjamin Fondane, documentaire vidéo de 35' de Ana Simon.
 
2001- 2003- Ullka, long métrage de fiction de M. Simon et Y. Pepo (90 min. Coul. 35mm) Coproduit avec Vedis+ (Albanie).
 
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Ylli Pepo
Bio-filmographie
 
Née en 1948 à Korça, de nationalité albanaise. Marié, deux enfants.
 
Réalisateur en chef de la Télévision albanaise et producteur et coordinateur général des télévisions locales.
Travaille depuis 30 ans comme réalisateur, scénariste et journaliste de la Télévision albanaise.
 
Participations aux festivals, récompenses 
 
1998, septembre - Gagnant du premier prix au deuxième festival international balkanique des programmes télévisés. Meilleur réalisateur des Balkans pour l'année 1998.
1996, novembre - Prix d'honneur au festival de l'Europe Orientale "Les rencontres de Sibérie", Novosibirsk.
1994, mai - "Prix Jeunnesse" au 11-ème festival de Munich, Allemagne. 1993, novembre - "Prix Europe". pour son film "Au-dela du rêve" qui représente l'Albanie au festival annuel européen de Lisbonne (Portugal)
1985, avril - Lauréat du premier prix et de la coupe du Festival National du long-métrage albanais, Tirana.
1982, avril - Deuxième place au Festival National du long-métrage, Tirana.
1972, janvier – Premier prix au concours national de journalisme pour l'année 1971.
 
Activité professionnelle
Auteur et réalisateur de dizaines d'émissions, spectacles, documentaires, télédramas et long-métrages dont:
1979:    "L'emblème de jadis" long-métrage sur un scénario de Ismaïl Kadare.
1975:    "Le temps des commissaires"  long-métrage sur un scénario de Dritëro Agolli.
1972:    "Les échos des trains".
1974:    "En Grande Chine" 3 épisodes (collaboration avec la télévision chinoise).
1990:    "Le KOSOVO et ses grandes vérités".
1991:    "Symphonie en 8 mesures pour le Kosovo".
1992:    "Gjergj Fishta".
1993:    "Quo Vadis" (collaboration avec l'IOM, et l'UNCHR Genève)
1994:    "La Dame de Shkodra et Genezano" (collaboration avec Luci sull’Est)
1995:    "Pain amer"
1998:    "Voyage dans la deuxième vie" (collaboration avec l'IOM Roma, financé par le gouvernement d'Italie)
1998:    "Piana degli Albanesi" (Italie)
2001:    “Hommes et destins” long-métrage et série tv. (18 épisodes)
2001-2002: “Il était temps pour l’amour” long-métrage
2002:    “Green Tv” doc.(5 épisodes) avec BMC (Danemark)
2002:    “Fiesta” doc.(5 épisodes) avec BMC (Danemark)
2002:    “Les Lumières de Balkans” (Manaki frères) avec la TV.Roumaine et la TV.Macédonienne (documentaire)
2002:    “Ullka” long-métrage, coréalisation avec Maya Simon; coproduction Helvetico-Albanaise.
 
 
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Entretien avec Bessa Myftiu
Scénariste du film et interprète d'Ullka
 
En 1991, Bessa Myftiu quitte l'Albanie pour la Suisse. En emmenant sa fille de 10 ans, sans visa, et avec un seul billet d'avion pour deux. Comme son héroïne, Ullka, qui –en quête de l'homme idéal- entraîne en outre dans l'aventure sa meilleure amie, Mira, et passe tous les barrages grâce à la seule arme qu'elle possède: la séduction.
 
Alors, Bessa, Ullka, même femme, même quête, même combat ?
 
Bessa Myftiu: Je suis partie en 1991 d'Albanie dans une sorte d'anarchie, mais même si le personnage a quelque chose de moi, il n'y a pas d'aspect autobiographique. Dans le film, ce n'est pas ma vie, mais je me reconnais dans la quête de l'idéal jamais atteint. C'est un problème d'ordre philosophique qui me travaille depuis toujours dans tout ce que j'entreprends, la poésie, l'écriture, l'apprentissage du français… Quant à l'homme idéal, qui ne le cherche pas? C'est le fantasme de toutes les femmes.
 
Même si l'homme idéal n'est pas le même pour Mira et pour Ullka, est-ce qu'elles représentent pour vous deux femmes typiquement albanaises ?
 
Bessa Myftiu: Mira cherche un homme qui puisse lui assurer le confort, une vie de famille, un bébé, elle le trouvera… en Albanie. Pour Ullka, l'homme idéal ne peut être qu'un artiste, une "âme pure", quelqu'un qui ne soit pas affecté par la société de consommation. En Suisse, les seules personnes qui rêvent et font encore rêver sont les marginaux.
 
Sont-elles typiquement albanaises?
 
Bessa Myftiu: Oui et non. Mira est une femme de l'Est typique, gaie, chaleureuse, pleine d'humour; capable de positiver tous les aspects de la vie. Ullka , elle, est représentative de ce que j'appellerais "la génération perdue". Pour ne pas être écrasés par la dictature communiste, beaucoup se sont réfugiés dans le rêve: à chacun son délire. De ce point de vue, Ullka est typique mais pas tant que cela car son délire à elle est original: l'âme pure, est-ce qu'elle sait que cela n'existe pas? "La rose que je cherche n'est dans aucun jardin" dit Saadi, le but ne va jamais être atteint.
 
Le film commence par des images très fortes de guerre civile à Tirana, après la chute de Enver Hodja, mais la situation politique, évoquée à plusieurs reprises, semble très peu influer sur les deux femmes. Par exemple, pour sortir d'Albanie, elles n'utilisent jamais la corruption –ce qui aurait une implication politique - mais la séduction.
 
Il y a pourtant une sorte de parallélisme entre la vie privée de l'héroïne et les changements politiques qui sont en toile de fond. Même si ce n'est pas clairement formulé, les deux femmes sont impliquées: elles fuient. En Albanie, il n'y avait que deux choix possibles: partir ou entrer dans le système, c'est finalement ce que choisira Mira.
 
Le scénario est assez critique sur la Suisse, vue d'Albanie comme un pays de Cocagne et perçue sur place plutôt comme un miroir aux alouettes…
 
Bessa Myftiu: En fait, deux extrêmes se rencontrent: pour moi, la Suisse est l'extrême de l'Europe comme l'Albanie est l'extrême des Balkans; au début, dans le scénario, les Albanais avaient raison et les Suisses avaient tort mais le scénario a changé au fur et à mesure que je connaissais mieux la Suisse, les oppositions se sont adoucies. C'est vrai que la Suisse n'est pas présenté sous son jour habituel, on voit une autre face: Ullka ne rencontre que des marginaux, elle vit dans un squat: pour moi, telle qu'elle est, elle ne peut pas s'intéresser à un banquier.
 
Même si certaines situations ne sont pas toujours drôles, le film est léger, plein d'humour, on adopte le regard à la fois attendri et amusé de Doruntina …on pourrait dire que c'est un conte comique ?
 
Bessa Myftiu: Oui, c'est ça. Cette capacité à transformer la tragédie en comédie est une force typiquement balkanique.
 
L'histoire est rapportée par une enfant et de nombreuses allusions nous mettent sur la piste du conte, la recherche du "prince charmant" n'est pas la seule. Mais c'est un conte renversé en quelque sorte: à Tirana, Ullka est une personnalité, une scénariste fêtée et reconnue; à Genève, par amour, elle devient une sorte de Cendrillon, serveuse, laveuse de vitres avec un fichu sur la tête…
 
Cette dimension du conte doit être inscrite inconsciemment dans le scénario car j'ai été nourrie par la lecture des contes. Dans le premier état du scénario –j'ai commencé à l'écrire il y a 10 ans- Ullka s'appelait Doruntina (c'est maintenant le nom de sa fille, qui raconte son histoire). Doruntina est l'héroïne d'une légende albanaise: c'est la première fille albanaise à s'être mariée à l'étranger. Quant au renversement, dans le film tout est renversé: la norme pour Ullka est à l'encontre des normes sociales admises. Ullka est un personnage à contre-courant. C'est sans doute là qu'il faut chercher la dimension politique du film.
 
 
Propos recueillis par Marie-Danielle Brunet
 
 
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